Action, Film d'auteur, Road movie, Thriller, Western Moderne

Chronique sortie cinéma « UltravoKal » plus interview de son réalisateur Christophe Karabache.

Le film:

Erwan est un déserteur dont la route va croiser celle de Célia, une jeune femme tout aussi paumée que lui. À ce duo va venir s’ajouter Institoris, un vétéran à la poursuite d’Erwan, bien décidé à l’arrêter mort ou vif…


UltravoKal (Christophe Karabache) VisioSfeir – 2019

Il y a des films que l’on reçoit comme un violent coup de poing en plein estomac et « UltravoKal » en fait incontestablement partie. Dès la scène d’ouverture le film surprend, nous y suivons un petit cours d’eau paisible jusqu’à qu’une image vienne nous soulever le coeur tel un électrochoc. En quelques secondes seulement, “UltravoKal” est donc résumé. Le long métrage commence, en effet, par la naissance d’un couple, certes torturé et atypique, mais jouissant cependant d’une certaine tranquillité.

Pourtant, un prédateur rôde, un requin tournant autour de ses proies et se rapprochant inéluctablement. Comme le squale, Institoris (magistralement interprété par Angelo Aybar) est froid et méthodique, en un mot glaçant. En opposition Erwan (Stevens Fay, bluffant pour un premier rôle au cinéma) semble faible, comme un enfant autiste bégayant et répétant inlassablement la même phrase: « Ils veulent ma peau ! »

Dès lors, si nous considérons que ces deux personnages représentent le Yin et le Yang, Célia (interprétée par une Claudia Fortunato tout en finesse) serait la limite qui sépare ces deux mouvements. En effet, la jeune femme est à la fois fragile et forte ce qui donne la curieuse impression qu’elle est sous la protection d’Erwan tout en en étant la gardienne.


UltravoKal (Christophe Karabache) VisioSfeir – 2019

La réalisation n’a, quant à elle, rien à envier au scénario (que nous devons tous deux à Christophe Karabache). Le réalisateur privilégie là aussi la sobriété avec de longs plans à la lumière maîtrisée. Même si la globalité du film est assez sombre, nous avons parfois l’impression de regarder un polar des années 60 en noir et blanc, certaines scènes sont saturées en luminosité ce qui les rend presque éblouissantes. Un habile procédé qui permet de rendre le film très marquant dans l’esprit des spectateurs. On ressort d’”UltravoKal” presque fatigué tant le réalisateur joue avec nos sens puisqu’aux effets visuels vient s’ajouter une bande-son omniprésente qui rend, là aussi, cette oeuvre très marquante.

Pour résumer, « UltravoKal » c’est un peu Étienne Chatiliez qui rencontrerait Quentin Tarantino. Merci donc à Christophe Karabache d’avoir pris ce risque ! Celui, d’oser proposer au public un film aussi personnel ! Si vous avez la chance d’avoir des séances de projection d' »UltravoKal » près de chez vous, courez-y sans hésitation.


UltravoKal (Christophe Karabache) VisioSfeir – 2019

L’interview:

Tout d’abord une question qui s’impose. Que veut dire « Ultravokal » ?

Le titre est inspiré du livre « Ultravocal » (avec un « C ») du poète haïtien Frankétienne, j’ai enlevé le « c » et rajouté un « K ». Donc un long cri, ouvert, résonnant, vibrant… peut-être sourd dans mon film.

Le film s’ouvre sur une scène assez bucolique brutalement coupée par une image assez crue. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Le plan d’ouverture n’était pas prévu dans le scénario. Je l’ai intégré dans la mise en scène. Je voulais une ouverture métaphorique, qui résume allégoriquement tout le film si j’ose dire. J’ai fait en sorte que le film démarre avant que la narration se mette en place.

À l’heure où le cinéma ne jure que par les films de super-héros et leurs scènes d’action tonitruantes, ne penses-tu pas prendre un risque avec une mise en scène basée sur de longs plans-séquences ?

Il n’y a pas pour moi une vraie création sans prise de risques. L’artiste, le cinéaste, doit avoir cette conscience, cette responsabilité. Je conçois mes films comme des expérimentations, où je pose des questions (et pas que formelles), sans forcément trouver des réponses et je propose les films aux spectateurs. À condition qu’ils soient prêts à faire l’effort de jouer le jeu, d’y participer. Le choix des plans-séquences n’est pas chez moi un style dogmatique ou une obsession esthétique. J’adapte mes choix stylistiques au contenu et à la logique des sensations que je veux exprimer ou mettre dans un film. Dans le cas d’”UltravoKal”, l’étirement de la durée ou les prolongations temporelles renforcent le malaise des personnages (et des spectateurs) et amplifie l’angoisse de l’atmosphère.

Justement, vois-tu ton film comme une œuvre « old School » ou au contraire comme un long-métrage avant-gardiste ?

Ni l’un ni l’autre. Je fais comme je ressens. Sans appartenance à des courants ni à des programmes, ou écoles idéologico-esthétiques. Je préfère rester libre et faire des films personnels. Je dis bien personnels et non nombriliste. Des films où je balance, des fois frontalement, des fois subtilement, mon regard sur le monde qui m’entoure.

La bande-son est omniprésente dans ce film, contrairement aux dialogues qui sont eux assez parsemés. Le moindre crépitement de cigarette ou robinet qui coule a été amplifié à l’extrême. Pourquoi ce choix ?

Il m’arrive dans la conception d’un film, pendant la phase préparatoire, de penser au son avant l’image, avant même le choix d’un axe de caméra ou d’une focale d’un plan. Il y a dans “UltravoKal”, un réel travail sur la construction sonore, le bruitage, le sound design. J’ai conçu les bruits comme des mélodies sensorielles et charnelles adéquats à l’atmosphère de noirceur qui règne tout le long du film.

La bande originale, signée Michel Duprez, Vincent Honca, Gauthier Keyaerts et Stephan Ink, apporte elle aussi à l’ambiance si particulière du film. Parfois, une musique angoissante s’installe, puis rien ne se passe. Est-ce par pur sadisme envers tes spectateurs ? Comment as-tu travaillé ces effets ? Avais-tu des musiques en tête ou se sont les compositeurs qui t-on proposer leurs morceaux ?

D’abord j’ai donné aux compositeurs une directive générale : des musiques inquiétantes et des ambiances syncopées d’anxiété et de tension. Ensuite des détails de musiques variées, car je voulais ce côté schizophrène, de contre-point et très divers dans la bande-son. J’ai transmis quelques références de musiques, et ils étaient aussi libres dans leurs propositions, tout en suivant et respectant mes souhaits.

J’adore provoquer le spectateur et lui proposer des interactions, casser les codes, briser le formatage convenu du cinéma dominant pour le faire réagir et bien sûr après il est libre d’interpréter comme il le souhaite selon sa sensibilité, sa personnalité, son vécu, etc.

Parlons maintenant du jeu des acteurs. Stevens Fay est bluffant dans le rôle d’Erwan, ce déserteur (un brin autiste ?) complètement paumé. Et que dire d’Angelo Aybar, que l’on croirait tout droit sorti d’un slasher ? Quant à la belle Claudia Fortunato, son jeu tout en retenue donne au personnage de Célia une véritable profondeur supplémentaire. Comment s’est déroulé le casting ? La voix d’Angelo est tout simplement exceptionnelle, à la foi terrifiante et posée, l’as-tu choisi pour ça ? Faire reposer tout un film sur les épaules de trois acteurs seulement est assez audacieux, comment t’es venue cette idée ?

J’ai fait un choix de casting par rapport au physique d’abord, et restant ouvert aux différents parcours, en dehors et au-delà de leurs antécédentes expériences. J’ai souvent travaillé avec des acteurs débutants, authentiques, et quelques fois avec les non-acteurs, leur demandant de jouer leur propre rôle. Par exemple, pour Claudia et Stevens, “UltravoKal” est leur premier long-métrage !

Concernant Angelo Aybar, pour sa voix rauque, son profond regard et son allure buñuelienne ; Stevens Fay, pour sa figure singulière, je voulais un garçon très mince et tendu, et Claudia Fortunato pour sa fatalité, elle est électrique à l’image. Une fois que le casting choisi, j’entame le processus des répétitions et des échanges avec eux. Mais on ne travaille pas la méthode psychologique traditionnelle ou académique, c’est un rapport organique et viscéral. Malgré la minceur du scénario écrit (12 pages pour “UltravoKal” !) je prépare mes films de façon expérientielle : j’ai un cahier de notes, un découpage de plans, d’idées d’images et de sons, je les communique aux acteurs au fur et à mesure de l’évolution des préparatifs, comme un work-in-progress. Et je reste ouvert aux aléas du tournage, accueillir les imprévus, intégrer les accidents à la création. Un équilibre entre de longues répétitions avec les acteurs et spontanéité ou trouvailles pendant le tournage même. “UltravoKal” parle aussi d’une certaine cruauté qui traverse la chair, donc je prépare mes acteurs physiquement et corporellement.

Revenons sur le personnage d’Institoris. Que représente-t-il pour toi ? Son monologue est assez ambigu. Est-ce un ange, un démon ?

Institoris représente l’ordre, d’une certaine morale réac, le pouvoir, un Système ! En un mot, la figure du « mal ». Et symboliquement, aussi, la mort et ses pulsions. Et à travers lui, le film prend une dimension de critique sociale ou « politique ». La vision est de montrer la perversion cruelle d’un certain système qui contrôle et anéantit les individus. D’ailleurs le nom du personnage est pris du fondateur du dogme de l’Inquisition au Moyen-Âge : Henri Institoris.

D’ailleurs, « UltravoKal » est un film fantastique ou un thriller ?

Dans “UltravoKal”, il y a volontairement un mélange de genre. C’est un film hybride, mais avec une mise en scène dépouillée et épurée, qui allie le thriller au polar, le road movie au film d’errance avec des emprunts du film Noir (par ses cadrages et ses éclairages) et du Western (dans sa thématique de la chasse à l’homme). On peut dire aussi que c’est un Western contemporain crépusculaire.

Une question un peu plus matérielle maintenant. Combien coûte un film tel que celui-ci à produire ? Comment trouve-t-on les fonds lorsque l’on est loin des grosses majors ?

UltravoKal” a été produit de manière complètement indépendante sans passer par le circuit traditionnel des organismes de subvention et de financement. J’ai rencontré le producteur Vincent Fournier dans un festival en Italie en 2016, il a été intéressé par mon travail, ma démarche indépendante et libre, de tourner rapidement en pas cher, mais avec une certaine qualité. Il a décidé de produire “UltravoKal”. Nous sommes allés le tourner en Belgique, pendant 8 jours avec équipe et budget très réduits, dans des décors mystérieux et désolés, des terrains vagues, des autoroutes périphériques, des carrières de pierres, etc. Et c’est grâce à mon distributeur, avec qui je travaille depuis 2011, que le film sorte aujourd’hui en salles en France. Là pareil, de façon indépendante et dans quelques petites salles d’Art et d’Essai.

C’est très difficile et compliqué de se faire produire quand on est hors système. Donc pouvoir sortir au cinéma un tel film, c’est un exploit, un acte de résistance.

Quels sont tes futurs projets ?

Je prépare un film, mon 9ème long-métrage, où je vais décoder très singulièrement le genre Fantastique… une rencontre entre un tueur en série et une sorcière. Il sera tourné en Bretagne, très prochainement…

Enfin, pour finir voici la traditionnelle question des « Petites Chroniques »:

Quelle question ne t-a-t-on jamais posée, mais à laquelle tu aimerais répondre ?

Es-tu satisfait de tes films ?

Réponse : JAMAIS ! Et c’est peut-être cette insatisfaction permanente qui me pousse à réaliser des films à un rythme frénétique.

UltravoKal (Christophe Karabache) VisioSfeir – 2019

ULTRAVOKAL
Réalisateur: CHRISTOPHE KARABACHE
Avec: CLAUDIA FORTUNATO, STEVENS FAYS, ANGELO AYBAR…
Nationalité: Française
Producteur: VINCENT FOURNIER
Distributeur: VisioSfeir distribution
Date de sortie: 8 mai 2019
Durée: 1h33
Genre: Western moderne, drame
Classification: Adultes (quelques scènes peuvent choquer)

Un grand merci à Christophe Karabache pour sa gentillesse et sa disponibilité.

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1 réflexion au sujet de “Chronique sortie cinéma « UltravoKal » plus interview de son réalisateur Christophe Karabache.”

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